Rimes croisées

Le Gourdin et le Fleuret

Voici que le gourdin primitif et grossier Invite le fleuret à quelques passes d’armes, Trop fruste pour saisir que ce profil princier N’est en rien comparable à sa lourdeur sans charmes. L’adversaire n’étant qu’un drôle roturier Assuré qu’une bûche assomme d’éloquence ; Qui, montrant tout d’un nœud de lignage ordurier, Ignore de son bois la...

Le Flétrisseur

Je fus charnellement doué d’un feu maudit ; Je suis l’Élu brillant d’une lumière noire. Chaque fois que j’éclaire une fleur elle dit : « Comment s’épanouir sous ton amère moire ? » Le grand Lys me dédaigne et la Rose me fuit, Et jamais je ne peux à leurs calices boire Ce philtre qui serait un remède à la nuit Que diffuse à regret ma chair expiatoire. Je ne suis...

Révélation

J’avais chu dans l’encens des fausses aphrodites ; Et toi, bu tout le vin des apollons trompeurs. N’ayant reçu du ciel que des amours maudites, Chacun n’habitait plus qu’un temple de torpeurs. Ton cœur était figé comme un œillet dans l’ambre ; La porte de ton nid, fermée à double tour. Pour toi, nature en gel, c’était toujours décembre, Mois...

Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs (Arthur Rimbaud)

à Monsieur Théodore de Banville I Ainsi, toujours, vers l’azur noir Où tremble la mer des topazes, Fonctionneront dans ton soir Les Lys, ces clystères d’extases ! À notre époque de sagous, Quand les Plantes sont travailleuses, Le Lys boira les bleus dégoûts Dans tes Proses religieuses ! — Le lys de monsieur de Kerdrel, Le Sonnet de mil huit cent trente, Le Lys qu’on donne au Ménestrel...

Amour céleste

Lui qui dessille en dieu vermeil Toute paupière d’horizon, Œil en perpétuel éveil Dont chaque cil est un tison, Jamais il n’a paru si fier, Seigneur à l’aube d’un grand jour, De caresser d’ambre et d’or clair Le globe-monde au bleu pourtour. Aïeule aux rêves d’ingénue, Nocturne soie aux charmes sages, Laiteux miroir dans l’ombre nue Et phare obscur...

Pour un divorce

I J’aurais cru sans mal pouvoir mépriser Ton corps sec venu rougir à mes lèvres, Tant m’ennuagea ton brûlant baiser De sinistres fièvres. C’était sans compter le goût pour la mort Dont m’enorgueillit ce fumeux vertige, Comme un pur flambeur consumant le sort Se sent du prestige. « Pourquoi m’interdire un signe viril ? » Me gonflais-je, à l’âge où bout...

Arachnophilie

Lilith ! pour tout bonheur, hais-moi d’un cœur cinglant ! Mais ne m’inflige point ta vierge indifférence. Abats sur moi le fouet du vœu le plus sanglant : Que ta faim soit ma fin, et ta fièvre ma transe ! Je n’ai de pulsion maîtresse qu’assouvir Ta volonté de me soumettre dans la soie À l’instinct venimeux conçu pour mon soupir. Plaise au feu dévorant...

Vers d’un torchecul

Certains ont des vers au cul, d’autres à la bouche… Cette escarmouche poétique Porte des pointes féminines : Dûment botter l’honneur étique Se fait à coups de ballerines ! Je viens défroquer les faux prêtres Dont la langue abonde en ouate, Car c’est le stigmate des traîtres De ne s’exprimer qu’à voix moite. Leur coule tant de miel des lèvres Qu’ils...

Les petites vieilles (Charles Baudelaire)

À Victor Hugo I Dans les plis sinueux des vieilles capitales, Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements, Je guette, obéissant à mes humeurs fatales Des êtres singuliers, décrépits et charmants. Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes. Sous des jupons troués et sous de froids tissus Ils...

Le jour du mort

I Vous, le prostré dont le regard se brise Sur les arêtes d’un cercueil ; Pour qui le cimetière est la mer grise Où chaque stèle est un écueil ; Qui, naufragé des eaux de la tristesse, S’est isolé sur un îlot Que l’esprit a bâti dans sa détresse Sur les écumes du sanglot ; Que le deuil enveloppe, au point que l’ange, Posant son doigt sur votre exil...

Stances du cynique ou Diogène parle

Vous me flairez de loin, prudents, Craignant la morsure… Aux tartuffes, Je n’ai jamais montré les dents, Sinon pour rire de leurs truffes ! Mieux vaut pour vous garder la cour Que de risquer loin de la niche Couiner d’ouïr quel désamour Je porte au décorum caniche. Cabots du Bien, du Beau, du Vrai, Sous la doublure, quelle étoffe De fausseté je froisserai En aboyant mon...

Adieu l’Essence !

I Sous ma peau tambourine un furieux printemps, Dont la sève écarlate impacte le paraître (Doit-on vivre en disgrâce avant d’avoir vingt ans ?) Et presse sans répit le Moi mûri de naître. Ma chair souffre à l’essor d’une profusion De sons trop colorés et de parfums de ruscles ; Ma faune intérieure en révolution Irrite chaque nerf et m’empourpre les muscles ! Au...

Saisons Solitaires

L’automne est roux, le printemps vert, L’été rubis, l’hiver ivoire ; Mais qu’importe dans mon désert La nuit est toujours aussi noire. La feuille pleut, le fruit est prêt, La sève bout, le tronc se glace ; Mais qu’importe dans ma forêt L’âme erre toujours aussi lasse. Gémit un geai, chante un clocher, L’autan s’est tu, le vent est...

Épilogue de Paul Verlaine

Paul Verlaine jeune homme, Frédéric Bazille, Huile sur toile, 1867. I Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. Balancés par un vent automnal et berceur, Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence. L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur La Nature a quitté pour cette fois son trône De splendeur, d’ironie et de sérénité : Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air...

Archives

© contenu protégé ©