Le jour du mort

L


I

Vous, le prostré dont le regard se brise
Sur les arêtes d’un cercueil ;
Pour qui le cimetière est la mer grise
Où chaque stèle est un écueil ;

Qui, naufragé des eaux de la tristesse,
S’est isolé sur un îlot
Que l’esprit a bâti dans sa détresse
Sur les écumes du sanglot ;

Que le deuil enveloppe, au point que l’ange,
Posant son doigt sur votre exil,
S’horrifierait en voyant sa phalange
Se veiner d’un sombre grésil,

Entendez-vous le merle qui chantonne
Parmi la feuillée en lambeaux,
Pour attirer votre œil terne où l’automne
Allume aux cimes ses flambeaux ?

Le cœur au creux dans sa terreuse chambre,
Est-il en fleur à s’émouvoir
Que l’on préfère aux étincelles d’ambre
Le pâle repli d’un mouchoir ?

N’emmenez pas votre cœur monotone
Se fondre à l’ombre des tombeaux,
Comme un astre neigeux se pelotonne
Dans un nuage de corbeaux.

Loin du cortège et du funèbre faste,
Où se complaît l’orgue plaintif,
Que vous porte le souffle enthousiaste
Du promeneur contemplatif.

II

Feutrant vos pas, à l’envi se déplie
Une humble touffe de frissons
Affectueux : chaque allée est remplie
De doux et herbeux hérissons.

Le vent n’est pas mauvais, c’est l’heure où flotte,
Mêlée aux souffles de sapin,
Sa flûte ayant la fraîcheur polyglotte
D’une sonate de Chopin.

L’azur rêveur, en mer de fantaisies,
Suspend les îles d’un soupir :
Nuages purs qui voguent en sosies
D’un archipel où s’alanguir.

Sous les rousseurs qu’ont fait pleuvoir les arbres,
Sages et fiers peintres du temps,
Dort un noyau qui percera les marbres
De lumineux éclats chantants !

III

Quand l’horizon, où l’astre s’évapore,
Prodiguera les ors du soir ;
Quand le soleil, vers la prochaine aurore,
Endormira son ostensoir,

Paisible, assis face au jour qui décline
Sur les chrysanthèmes fanés,
Le cœur épanoui, la chair encline
À fuir les songes surannés,

Éclairez-vous que cendres et poussière
Couvent les braises à bénir !
Car à la fleur qui rendra sa lumière,
La mort est mère d’avenir.

À propos de l'auteur

Julien Albessard

Misanthrope humaniste, atrabilaire joyeux, rêveur rationnel, insulaire sociable et enthousiaste résigné, comme tout le monde, je ne suis comme personne.

2 Commentaires

  • J’ai beaucoup aimé le sixième quatrains de la partie I: “N’emmenez pas votre coeur monotone…”

    • Ravi d’apprendre que votre préférence aille à cette strophe en particulier, car c’est celle dont je suis moi-même le plus satisfait.

      Merci pour votre commentaire.

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