Pour un divorce

P


I

J’aurais cru sans mal pouvoir mépriser
Ton corps sec venu rougir à mes lèvres,
Tant m’ennuagea ton brûlant baiser
De sinistres fièvres.

C’était sans compter le goût pour la mort
Dont m’enorgueillit ce fumeux vertige,
Comme un pur flambeur consumant le sort
Se sent du prestige.

« Pourquoi m’interdire un signe viril ? »
Me gonflais-je, à l’âge où bout l’impudence.
« Seul un cœur sans flamme oppose au péril
» La pâle prudence ! »

Tu m’empanachais d’un fumet de grand,
Braise entre mes doigts, silhouette fine !
Moi sûr d’épater, comme un Cary Grant,
La gent féminine,

J’affichais au monde un mâle s’enflant
D’emboucher sans fin l’ardeur libertine,
Quoiqu’en négatif un profil d’enfant
Plus rien sans tétine !

Feignant m’affranchir du soin maternel,
Tu me régalais d’amour volatile
Pour mieux m’étouffer d’un besoin charnel
D’oralité vile !

Après la becquée, on se croit têtard
Devenu phénix ; puis, sevré de cendre,
Pigeon crapoteux, on perçoit trop tard
D’un poison dépendre…

II

Maintenant que j’ai le menton plus dru,
Du cuir sur les mains, de l’argent aux tempes,
Un timbre qui force à parler plus cru
Des cœurs que tu vampes,

Le rire jauni, le muscle nerveux,
Le souffle écourté, le sang moins lucide,
Je peux témoigner que priser tes feux
Confine au suicide !

Si toujours ton busc brille à l’idéal,
Blonde américaine ou brune gitane,
À nu, l’envoûté devient le féal
D’une courtisane

Qui, lorsqu’elle aguiche un sot papillon
Avec la rumeur d’une belle plante,
Le fait s’enticher de nectar souillon
En fleur indolente ;

Qui sait déguiser l’abus en bonheur,
Et faire passer son coûteux chantage
Pour un cher amour, comme un rançonneur
Dont s’éprend l’otage ;

Qui vend pour trésor un téton moelleux,
Appât ruineux de traître nourrice,
Dont qui s’est grisé du lait frauduleux
Risque un long supplice ;

Qui n’a d’autre vœu qu’offrir un foyer
Aux agents rongeurs du plus vil des princes,
Et dans toute chair voir nidifier
Ses suppôts à pinces !

Fidèle au profit, tu nous corromps tous !
Sans distinction de sexe ou de classe :
De l’altesse au gueux, c’est la même toux
Qu’entretient ta crasse !

À l’un tu promets l’éros des cowboys ;
À l’une, un giron de femme fatale.
Tu leur garantis : – le colt aux abois ;
– La tare fœtale !

Tu te plais, succube ! à vite avilir
Le corps t’aspirant toujours mieux roulée ;
Ta jouvence est voir sa vertu faiblir
À chaque goulée !

Qui ne croit ton œuvre exquise aux démons
N’a qu’à regarder, visions miteuses,
Dans les bas de laine et dans les poumons
Les trous que tu creuses !

III

Maudit soit le jour où, fier ténébreux,
Je m’inoculai l’essence traîtresse
Dont tu fais d’un cœur au doute poreux
L’infuse maîtresse !

Depuis, à toute heure, en toute saison,
Qu’un rayon m’enrobe ou que l’ombre glace,
Qu’il flotte un air d’ambre ou de pendaison,
Sans toi, c’est l’angoisse !

Et pourtant je sais que notre union
Fait mon cœur moins sûr, mon âme moins dense,
Et qu’alimenter ton chaud lumignon
Me vide en substance.

J’ai beau t’épuiser du matin au soir,
De la tête au pied, c’est moi qui m’éreinte !
Qui jouis à perte, et me sens déchoir
La lumière éteinte !

Chaque ardent soupir dont roussit ma chair
Semble un souffle pris à la destinée.
Je crains d’en venir plus vite à l’éther,
Étant cheminée…

Vingt ans que j’attise un feu qui me nuit ;
Sorcière ! vingt ans que tu me débectes !
Et que mon gosier s’encombre et se cuit
De vapeurs infectes !

Avant que mon sang ne tourne au goudron
Et n’épanche un mal rebelle aux dictames,
Il me faut brider l’appétit dragon
Qui m’attire aux flammes…

Pour moins me mourir, je dois garrotter
Le monstre du manque, et trouver la force
De vouer ces vers, sans plus mégoter,
À notre divorce !


À propos de l'auteur

Julien Albessard

Misanthrope humaniste, atrabilaire joyeux, rêveur rationnel, insulaire sociable et enthousiaste résigné, comme tout le monde, je ne suis comme personne.

6 Commentaires

  • La forme (décasyllabe tarantara) crée un rythme parfait pour retranscrire l’érotisme. Bravo.

    • Padrig, je vous remercie grandement d’être passé par là et d’avoir eu la gentillesse de me faire part de votre impression positive.

  • Magnifique ! Merci.
    “De vouer ces vers, sans plus mégoter…” (Savoureux)
    “… un mal rebelle aux dictames” (baume moral : j’ai appris le mot grâce à vous)
    “un feu qui me nuit” (quel bel oxymore visuel)
    “dans les bas de laine et dans les poumons / les trous que tu creuses” (zeugma délectable)
    Et mon préféré, condensé redoutable de figures de style que je me refuse à démêler :
    “priser tes feux” confine au suicide (double sens du verbe “priser”, puis du nom “feux” ; je meurs !)
    Vous illustrez bien, dans ce texte ciselé, votre exigence de conjuguer la forme et le fond(s)
    Et une question me vient : êtes-vous réellement un fumeur repenti ?

    • Je commencerai par répondre à la question finale, non sans quelque honte : ce poème constitue le premier jalon de ma lutte contre dame cigarette, cette amante esclavagiste ; et jusqu’à ce jour, je ne suis toujours point parvenu à me défaire de l’odieux chantage affectif que la garce exerce à mes dépens. Son pouvoir est aussi terrible qu’insidieux, mais je suis assez déterminé à rompre le maléfice, dès que les circonstances seront tout à fait favorables (le fumeur trouve toujours une bonne excuse à sa faiblesse…).

      Toxicomanie impénitente mise à part, la lecture consciencieuse que vous avez effectuée me réjouis hautement ! Il est particulièrement gratifiant de vous lire avoir perçu la densité de significations dont je cherche à imprégner mes vers, par un choix très méticuleux de combinaison de mots et un souci constant d’harmonie et de musicalité.

      Mille remerciements, cher Thierry.

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