Gourmandise

G


Fort d’une faim inhumaine,
Écœurant même les dieux,
Et d’un énorme domaine,
Plus qu’un éden, giboyeux,

Un ogre aux mille fourchettes
Invitait dans son palais
D’effrénés valseurs d’assiettes
À de gloutonneux ballets.

Signe noir de ces soirées
Orgiaques, maints fourneaux
Engorgeaient d’humeurs poivrées
Et de charbons infernaux

Une cheminée altière
Recrachant sur l’horizon
La ténèbre carnassière
Des bûchers de la raison !

Et domestique et sauvage,
L’amour animal en deuil,
De l’agreste poule en cage
Au plus ingénu chevreuil,

Comprenait, flairant l’oxyde,
Que de monstres appétits
Jouiraient du génocide
De ses proches et petits !

Déferlaient de baveux groupes
Ameutés par le fumet ;
Les cochers saignaient des croupes
Pour grimper vite au sommet

D’un grand mont strié de vignes
Et de fermes bigarré.
Dans la cour, foire d’insignes
Beuglements, était garé

Un carrosse à dix-huit places
Dépareillé d’un cheval,
Car d’impatients voraces
L’avaient croqué dans le val !…

À l’entour de la demeure,
Un poisseux nimbe doré
Enflait : trouble abus de beurre
Par les murs évaporé.

La richissime auréole
Eut cabré des capucins ;
Nos suppôts de l’hyperbole
Y couraient comme aux lieux saints !

Nulle forme d’homoncule
Ne festoierait sous le toit
Que veillait au crépuscule
L’ombre de Gargantua.

Obtenir l’accès à l’antre
Supposait que le portier
Vît capable votre ventre
D’embarrasser un grutier !

Pour entériner sa place
Dans l’élite des noceurs,
On lâchait le mot de passe
Indicible par des sieurs :

Une caverneuse note,
Un rot vierge de regret
Qui faisait vrombir la glotte
Comme un carillon goret !

La grand-table était plus large
Que le pont d’un paquebot :
Planche idoine à prendre en charge
Des rôtis de cachalot.

Ça retroussait les babines,
Exhibant l’avide émail
D’incisives et canines
Dont cauchemarde un bercail ;

Dur sourire ouvrant l’intense
Prédation des pourceaux
Épuisant toute pitance
D’insatiables assauts.

Ils décimaient des marmites
En l’espace d’un hoquet,
Et concurrençaient des mythes
Le plus impudent banquet !

Dans les brocs, point d’ambroisie !
Mais d’éthyliques cocktails
Qui font l’âme cramoisie
Et les mortels plus mortels !

Quand des os jusqu’au pelage
Tous étaient bien imbibés,
Et qu’ils faisaient étalage
D’abdomens désinhibés,

On se demandait, parole !
Devant chaque bibendum
Qui du dessert ou du drôle
Était le baba au rhum !

Titubant vers la cuisine,
L’un rendit son lard aux œufs…
Tous suaient comme une usine
D’engrenages nauséeux !

L’ogre pris d’un grand malaise
(On avait jamais vu ça!),
Écumeux de crème anglaise,
Se raidit et convulsa.

Une svelte doctoresse
Qu’on dépêcha sur les lieux
Ne put rien qu’une caresse
Pour lui clore ses gros yeux.

— Pesants gouffres sans cervelle !
Dit-elle, en serrant les poings,
Voyez-vous quels maux recèle
Décupler des embonpoints ?

Métamorphoses loufoques
Des bâfreurs phénoménaux
Qui commencent bébés phoques
Et finissent baleineaux !

Pourquoi se remplir la panse
Jusqu’à l’enflure des flancs ?
Quel drame ! quand on y pense,
De s’apparenter aux flans !

On encercle tout organe
D’un gélatineux excès :
Siège pervers qui condamne
Par opulence au décès !

Qui prend les traits d’une boule
Passe tôt sur le billard !
Qui dérive en corps qui roule
Va plus vite au corbillard !

Pulser loin, sans que ne rompent
Par bouchage nos conduits,
Requiert des muscles qui pompent
Du sang frais, non du cambouis !

De vos membres, chaque artère
Vaut la sape à nettoyer
Dont la poicrerie atterre
Le plus vaillant égoutier…

Et se creuse des famines
Quand vous engouffrez pour dix !
Combien, pour bouffir vos mines,
D’ulcérants De profundis ?

Le seul sucre sur vos lèvres
Et le gras sur un seul doigt
Eurent pu sauver des fièvres
Cinq mille enfants morts de froid !

Vos ivresses ? Vils prodiges
Qui vous font sentir divins
Dans l’abus de callipyges
En libidineux bovins !

N’invoquez pas Épicure !
Épigones de Bacchus !
C’est d’une abstème piqûre
Qu’il eut dégonflé tels gus !

Être adepte de ripailles,
De son ventre faire un dieu,
C’est avoir l’âme aux entrailles
Et la bête pour moyeu !

Arrivés devant Saint-Pierre,
De gavages éperdus,
Que vous dira ce cerbère
De l’auberge des vertus ?

Quoique grâce à votre vice
Prospèrent les pâtissiers ;
Que rien ne porte au délice
Dans les corps émaciés ;

Que l’imagerie enrobe
Le doux poison de smileys,
Et qu’on dise grossophobe
Qui boude les bourrelets,

Souriez au sucreries,
Humez le filet mignon :
On ne voit que vos caries
Et votre groin de cochon !


À propos de l'auteur

Julien Albessard

Misanthrope humaniste, atrabilaire joyeux, rêveur rationnel, insulaire sociable et enthousiaste résigné, comme tout le monde, je ne suis comme personne.

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