Stances du cynique ou Diogène parle

S


Vous me flairez de loin, prudents,
Craignant la morsure… Aux tartuffes,
Je n’ai jamais montré les dents,
Sinon pour rire de leurs truffes !

Mieux vaut pour vous garder la cour
Que de risquer loin de la niche
Couiner d’ouïr quel désamour
Je porte au décorum caniche.

Cabots du Bien, du Beau, du Vrai,
Sous la doublure, quelle étoffe
De fausseté je froisserai
En aboyant mon apostrophe !

Je parle à froid, je pense à chaud ;
J’ai mon bâton et ma lanterne ;
J’ai la rudesse d’un cachot
Quand s’illumine ma caverne !

Déshabiller le cœur humain
Sous la lumière la plus crue
Condamne l’œil à l’examen
D’une laideur toujours accrue.

Suis-je un miroir de mauvais ton
De percer masques et costumes ?
J’ai troué l’homme de Platon :
Regardons-nous privés de plumes !

Qui porte fier la nudité
D’un cuir sans luxe ni mollesse,
Suite au dressage médité
De s’interdire d’être en laisse,

S’est résolu, se faisant chien,
À devenir son propre maître :
N’être que soi, n’avoir plus rien,
Il faut vouloir se le permettre !

Vous convoitez les grappes d’or,
D’un os rugueux je fais ripaille ;
Quand le besoin vous ronge encor,
Déjà je ronfle sur ma paille.

J’ai pour assainissant loisir
De vivre libre dans l’ascèse :
C’est hors des fanges du plaisir
Que la raison respire à l’aise !

Ma répugnance au superflu
Vient de nous voir offrir un trône
Au privilégié joufflu
Qui n’a jamais souffert l’aumône !

Même le plus large empereur,
Dans son rayonnement superbe,
N’est qu’un soleil spoliateur
Qui saigne à l’ombre un peuple en herbe…

Pourquoi devrais-je me coucher
Devant telle âme mortifère
Qui justifie un cœur boucher
Par quelque Olympe à satisfaire ?

Je le hérisse : « Ces lauriers,
Prétendez-vous que de la nue
Ils soient échus, car vous auriez
Mal supporté votre âme nue ? »

Dans ce cloaque aux flous enjeux
(Où tous méritent l’anathème!),
Comment ne voir de plus fangeux
Énergumène que soi-même ?!

Sans rang ni titre, je ne crains
Ni la disgrâce ni la honte !
Je n’ai que des biens souverains,
Et la vérité seule compte !

Je sors du temple radieux
D’avoir craché sur les statues !
J’entre au bordel avec les dieux
Prier des nymphes dévêtues !

La convenance est la toison
Dont je m’irrite ; petit diable
Provoquant la démangeaison
Comme une puce insatiable ;

Mais, serf ou roi des animaux,
Prince ou victime de la jungle,
Crins à collier, barbus grimauds,
Qu’également ma gueule cingle,

Quoique je vienne au grand banquet
Abandonner mon écuelle
Pour me flatter d’être un roquet
Fort de simplicité cruelle,

Mes frères, rire un peu de vous,
C’est beaucoup rire de moi-même ;
J’émets des grognements voyous
Pour m’acquitter d’être un problème !

Quand j’en voudrai même à l’oiseau,
Quand toute vie en aura marre
Que je ne pointe le museau
Que pour rager hors de ma jarre,

Que ne s’érige aucun autel,
Que nul ne songe à rendre un culte :
Ne pas mourir simple mortel,
Je le vivrai comme une insulte !…


IRONIE :

« Il méprisa tant les honneurs
Que, pour sa gloire désolée,
Ses plus humbles admirateurs
Firent bâtir un mausolée. »

À propos de l'auteur

Julien Albessard

Misanthrope humaniste, atrabilaire joyeux, rêveur rationnel, insulaire sociable et enthousiaste résigné, comme tout le monde, je ne suis comme personne.

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