Subtances de choix

Anthologie personnelle et autres partages de matière

Période électorale (François Coppée)

On va voter. Paisible assembleur d’hémistiches, Je reste froid. Mais j’ai l’horreur de ces affiches Aux tons crus et de leurs grotesques boniments. Malgré moi, je les lis sur tous les monuments ; Je compare, écœuré de patois inutile, La colle du papier et la glaire du style ; J’y prends même, à la longue, un intérêt réel, ― C’est absurde, ― et veux voir, devant cet arc-en-ciel D’imprimés dont...

Profession de foi (Gérard de Nerval & Théophile Gautier)

J’aimerais mieux, je crois, manger de la morue, Du karis à l’indienne, ou de la viande crue, Et le tout chez Martin, place du Châtelet, D’où je sors ; j’aimerais mieux, même, s’il fallait, Travailler à cent sous la colonne au Corsaire, Ou bien au Figaro, comme un clerc de notaire ; Ou bien dans la Revue, à raison de cent francs La feuille in-octavo, petit romain, sur grand Papier, — ou dans la...

Rondeau XLVI (Charles d’Orléans)

Plus penser que dire
Me couvient souvent,
Sans moustrer comment
N’a quoy mon cueur tire.

Faignant de sousrire
Quand suis tresdolent,
Plus, etc.

En toussant souspire
Pour secrettement
Musser mon tourment.
C’est privé martire,
Plus, etc.

Collection de Rondeaux, première moitié du XVe siècle.

N.B. : chaque « Plus, etc. » équivaut à une contraction du refrain « Plus penser que dire ».

Bel aubépin (Pierre de Ronsard)

Bel aubépin, verdissant, Fleurissant Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu jusqu’au bas Des longs bras D’une lambruche sauvage. Deux camps drillants de fourmis Se sont mis En garnison sous ta souche; Et dans ton tronc mi-mangé, Arrangé, Les avettes ont leur couche. Le gentil rossignolet Nouvelet, Avecque sa bien-aimée, Pour ses amours alléger Vient loger Tous les ans en ta ramée. Sur...

À l’évêque qui m’appelle athée (Victor Hugo)

IX Athée ? entendons-nous, prêtre, une fois pour toutes. M’espionner, guetter mon âme, être aux écoutes, Regarder par le trou de la serrure au fond De mon esprit, chercher jusqu’où mes doutes vont, Questionner l’enfer, consulter son registre De police, à travers son soupirail sinistre, Pour voir ce que je nie ou bien ce que je croi, Ne prends pas cette peine inutile. Ma foi Est simple, et je...

Le serpent et la lime (Jean de La Fontaine)

On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger (C’était pour l’horloger un mauvais voisinage), Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N’y rencontra pour tout potage Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger. Cette lime lui dit, sans se mettre en colère : « Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ? Tu te prends à plus dur que toi. Petit...

Vers Dorés (Gérard de Nerval)

Eh ! quoi ? Tout est sensiblePYTHAGORE Homme ! libre penseur — te crois-tu seul pensant Dans ce monde, où la vie éclate en toute chose ? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l’univers est absent. Respecte dans la bête un esprit agissant… Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ; Un mystère d’amour dans le métal repose : Tout est sensible ! —...

Traité des Couleurs (Goethe)

Johan Wolfgang von Goethe consacra quarante ans à l’élaboration de son Traité des couleurs, œuvre qu’il estimait comme la plus importante après son célèbre Faust. Au regard de la physique moderne, sa théorie des couleurs se révèle erronée ; à l’aune de la perception et de la sensibilité humaines, elle demeure d’une profonde richesse. Pour Goethe, les couleurs naissent de...

Ce qu’on dit au poète à propos de fleurs (Arthur Rimbaud)

à Monsieur Théodore de Banville I Ainsi, toujours, vers l’azur noir Où tremble la mer des topazes, Fonctionneront dans ton soir Les Lys, ces clystères d’extases ! À notre époque de sagous, Quand les Plantes sont travailleuses, Le Lys boira les bleus dégoûts Dans tes Proses religieuses ! — Le lys de monsieur de Kerdrel, Le Sonnet de mil huit cent trente, Le Lys qu’on donne au Ménestrel...

Renouveau (Stéphane Mallarmé)

Le printemps maladif a chassé tristement L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide, Et dans mon être à qui le sang morne préside L’impuissance s’étire en un long bâillement. Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau Et, triste, j’erre après un rêve vague et beau, Par les champs où la sève immense se pavane Puis je tombe énervé de...

Les petites vieilles (Charles Baudelaire)

À Victor Hugo I Dans les plis sinueux des vieilles capitales, Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements, Je guette, obéissant à mes humeurs fatales Des êtres singuliers, décrépits et charmants. Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes. Sous des jupons troués et sous de froids tissus Ils...

Yamandu Costa & Vincent Peirani

Magnifique dialogue musical qu’ont livré au public du festival Jazz à Porquerolles édition 2018 le guitariste brésilien Yamandu Costa et l’accordéoniste français Vincent Peirani. Deux musiciens toujours à l’écoute, jamais prolixes, qui se subliment l’un l’autre, et dont la virtuosité est tout entière au service de l’excellence artistique. Énergie, délicatesse...

La Pythie de Paul Valéry

À Pierre Louys. La Pythie, exhalant la flamme De naseaux durcis par l’encens, Haletante, ivre, hurle !… l’âme Affreuse, et les flancs mugissants ! Pâle, profondément mordue, Et la prunelle suspendue Au point le plus haut de l’horreur, Le regard qui manque à son masque S’arrache vivant à la vasque, À la fumée, à la fureur ! Sur le mur, son ombre démente Où domine un démon majeur, Parmi l’odorante...

Chanson (n°2) de Victor Hugo

La femelle ? elle est morte. Le mâle ? un chat l’emporte Et dévore ses os. Au doux nid qui frissonne Qui reviendra ? personne. Pauvres petits oiseaux ! Le pâtre absent par fraude ! Le chien mort ! le loup rôde, Et tend ses noirs panneaux. Au bercail qui frissonne Qui veillera ? personne. Pauvres petits agneaux ! L’homme au bagne ! la mère A l’hospice ! ô misère ! Le logis tremble aux vents...

L’homme qui plantait des arbres (Giono, Back, Noiret)

D’après la nouvelle du même titre de Jean Giono publiée en 1953, avec Philippe Noiret à la narration, l’illustrateur canadien Frédéric Back réalisa en 1987 ce magnifique film d’animation qui reçut plus de quarante prix à travers le monde. Une sensible invitation à réfléchir d’autres manières d’envisager l’accomplissement personnel et la participation au bien...

Épilogue de Paul Verlaine

Paul Verlaine jeune homme, Frédéric Bazille, Huile sur toile, 1867. I Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. Balancés par un vent automnal et berceur, Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence. L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur La Nature a quitté pour cette fois son trône De splendeur, d’ironie et de sérénité : Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air...

L’atonalisme. Et après ? (Jérôme Ducros)

Séminaire du 20 décembre 2012 par le pianiste et compositeur Jérôme Ducros au Collège de France, sur invitation de Karol Beffa qui occupait alors la Chaire de Création artistique. Une conférence tant magistrale que salutaire, dont le propos mit en état de dissonance cognitive le petit bocal de la musique contemporaine et les gros poissons qui y conceptualisent en rond.

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