Alexandrins

Renouveau (Stéphane Mallarmé)

Le printemps maladif a chassé tristement L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide, Et dans mon être à qui le sang morne préside L’impuissance s’étire en un long bâillement. Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau Et, triste, j’erre après un rêve vague et beau, Par les champs où la sève immense se pavane Puis je tombe énervé de...

Impuissance

Un gazouillis d’enfant (moins homme que mésange), Voix d’un âge où l’on est encore à peu près ange, Désembua mon œil des brumes du vieux parc. Je vis, suivant le vol de traits imaginaires, Un vaillant chérubin, muni d’un semblant d’arc, Triompher de l’essaim des ombres sanguinaires. Va ! justicier léger, profite du poitrail Qu’un souffle sans fêlure élève...

L’infidèle

À un ami « catholique » Dévot de la débauche aux saintes attitudes, D’avoir tiré ton miel impur des roses prudes, Jouis en tapinois. Quand sombre une tendresse en tes gluantes ruses, Les cieux dardent le seul regard que tu n’abuses… Ô lubrique minois ! Tu révères la croix qui domine le Tibre, Y projetant la gloire auguste de ton chibre En pleine ascension ! Pieux devant...

Arachnophilie

Lilith ! fais mon bonheur, hais-moi d’un cœur cinglant ! Mais ne m’inflige point ta vierge indifférence. Abats sur moi le fouet du vœu le plus sanglant : Que ta faim soit ma fin, et ta fièvre ma transe ! Je n’ai de pulsion maîtresse qu’assouvir Ta volonté de me soumettre dans la soie À l’instinct venimeux conçu pour me ravir ! Puisse un feu cannibale...

La fin des hostilités

Tout est calme à présent. Le Mal n’a plus de feu. Le cœur dort sans remous ; l’œil fixe une eau profonde ; L’âme libre, déjà colombe, vagabonde Et remet son destin au pur infini bleu. Soulagé que ton poids s’efface en douceur d’aile Et que l’ombre se taise après d’affreux crachats, Ô Chair, dont la chaleur fuyante ouvre aux rachats, Je songe aux seuls...

Les petites vieilles (Charles Baudelaire)

À Victor Hugo I Dans les plis sinueux des vieilles capitales, Où tout, même l’horreur, tourne aux enchantements, Je guette, obéissant à mes humeurs fatales Des êtres singuliers, décrépits et charmants. Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes. Sous des jupons troués et sous de froids tissus Ils...

Insomnie paranoïde

Les soirs où l’opium d’Hypnos, mol assassin, Peint m’enfouir dans la ténèbre sarcophage, L’instinct, phare perçant les sables d’un naufrage, M’intime d’avoir l’Ombre à l’œil jusqu’à sa fin. Le noir profond m’imprime un masque mortuaire. Je le sens désireux de fondre mes tissus ; Et je crains, m’évidant comme un pochoir...

Fuite en avant

On voit dans la nuit noire un groupe de flambeaux Poursuivre le Destin ; quelque attelage d’âmes En hâte d’éloigner l’aurore de leurs flammes Du crépuscule des tombeaux. Tenus de vaincre l’Heure, ils traquent la seconde, Et nul épuisement fossile n’y suffit : Ils brûlent en un tour d’horloge ce que fit En millions de jours le Monde ! Pourquoi ? Parce...

Adieu l’Essence !

I Sous ma peau tambourine un furieux printemps Dont la sève écarlate émaille le paraître (Doit-on vivre en disgrâce avant d’avoir vingt ans ?) Et presse sans répit le Moi mûri de naître. Ma chair souffre à l’essor d’une profusion De sons trop colorés et de parfums de ruscles ; Ma faune intérieure en révolution Irrite chaque nerf et m’empourpre les muscles ! Au moindre...

Épilogue (Paul Verlaine)

I Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. Balancés par un vent automnal et berceur, Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence. L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur La Nature a quitté pour cette fois son trône De splendeur, d’ironie et de sérénité : Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune, Vers l’homme, son sujet pervers et révolté. Du pan de son...

Oyez ! Rimailleurs !

I À croire que cet art s’exerce à coups de dés Quand usurpent son nom des rimailleurs et des Emmancheurs de parole enorgueillis d’écrire Des vers que la Pythie eût honte de prédire ! Agitent-ils leur crâne ainsi qu’un gobelet, Toujours avec l’espoir qu’au fond du cervelet Sorte un bon numéro du mou d’incohérence ?… Quand manque le talent mieux vaut prier...

Archives

;)