Épilogue de Paul Verlaine

É

Paul Verlaine jeune homme, Frédéric Bazille, Huile sur toile, 1867.


I

Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
Balancés par un vent automnal et berceur,
Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.
L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur

La Nature a quitté pour cette fois son trône
De splendeur, d’ironie et de sérénité :
Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,
Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.

Du pan de son manteau que l’abîme constelle,
Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
Et son âme éternelle et sa forme immortelle
Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.

Le frais balancement des ramures chenues,
L’horizon élargi plein de vagues chansons,
Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,
Tout aujourd’hui console et délivre. — Pensons.

II

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !

Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
Et vous, Rhythmes chanteurs, et vous, délicieux
Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.

Aussi bien, nous avons fourni notre carrière
Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
Tout affolé qu’il est de sa course première,
A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.

— Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
Notre astre unique et notre unique passion,
T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.

III

Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,
L’Egérie aux regards lumineux et profonds,
Le Genium commode et l’Erato soudaine,
L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,

La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux
Comme ces pissenlits dont s’émaille la route,
Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,

La Colombe, le Saint-Esprit, le saint Délire,
Les Troubles opportuns, les Transports complaisants
Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
Ah ! l’Inspiration, on l’invoque à seize ans !

Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poètes
Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,
À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,
Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,

À nous qui ciselons les mots comme des coupes
Et qui faisons des vers émus très-froidement,
À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,

Ce qu’il nous faut à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
La science conquise et le sommeil dompté,
C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
C’est l’Obstination et c’est la Volonté !

C’est la Volonté sainte, absolue, éternelle,
Cramponnée au projet comme un noble condor
Aux flancs fumants de peur d’un bufHe, et d’un coup d’aile
Emportant son trophée à travers les cieux d’or !

Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
C’est l’effort inouï, le combat nonpareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !

Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme
D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;
Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :
Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?

Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
Quelque pure statue au péplos étoilé,

Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses
Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,
L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
Fasse dans l’air futur retentir notre nom !


Poèmes saturniens, 1866.

À propos de l'auteur

Julien Albessard

Misanthrope humaniste, atrabilaire joyeux, rêveur rationnel, insulaire sociable et enthousiaste résigné, comme tout le monde, je ne suis comme personne.

2 Commentaires

  • Voyez comme Verlaine est tolérant, ici pas de fustigations intempestives ! Seulement le rappel que l’immortalité d’une oeuvre ne tient qu’à un travail acharné mené avec la compétence acquise par l’étude sérieuse. Verlaine ne serait pas permis votre pamphlet ” Oyez rimailleurs “, il a su ne pas disperser son talent dans pareille futilité, ni péter plus haut que son cul.

    • Ah ah ! Mais Verlaine n’a pas vécu la même époque que moi, et il n’avait pas, aux alentours de 1860, les raisons que j’ai eu d’écrire ce pamphlet, après avoir fréquenté les forums de poésie à l’ère d’internet dans les années 2010, et leurs membres qui, en grande majorité, possèdent une science du pet vaniteusement altier qui dépasse largement la mienne, publiant niaiseries et nullités bâclées à la chaîne en se targuant d’être éminemment poètes, pour ensuite s’entre-turluter sans complexe dans une débauche de superlatifs en toute hypocrisie, et ainsi s’assurer une reconnaissance sociale de misère.

      Ce « pamphlet », publié à l’époque sur le site où j’officiais, et ailleurs, pour voir quel accueil des inconnus lui réserveraient, m’a valu des réactions fort contrastées, pour ne pas dire contradictoires : compliments, voire éloges, ou récriminations, voire condamnations. Les premiers émanaient plutôt de plumes honorables et d’esprits exigeants ; les secondes, souvent de plumes aussi mesquines que médiocres qui supportaient mal de s’y reconnaître, à raison.

      De plus, Verlaine n’est pas dans ce poème aussi humble et aussi tolérant que vous l’affirmez, se plaçant du côté des « suprêmes poètes » dont l’œuvre solide, froidement travaillée et lentement mûrie atteindra à la postérité, au contraire de l’œuvre labile et inconsistante dont se revendiquent de « pauvres gens » éparpillant lyriquement leur âme au gré d’une inspiration douteuse et immature.

Archives

© contenu protégé ©