I Allons, chauffeur, allons, du charbon, de la houille, Du fer, du cuivre et de l’étain ; Allons, à large pelle, à grand bras plonge et fouille, Nourris le brasier, vieux Vulcain ; Donne force pâture à ta grande fournaise, Car, pour mettre ses...
Vois cet arbre défait, sa forme humiliée, Ce tronc perclus de nœuds au flegme de pendu, Et comme sa racine est recroquevillée Où siège un mendiant par la froideur mordu. Il vit dans l’ombre de la ville éblouissante. Un dédain minéral neutralisant l’été Le réduit, figurant de la rumeur passante, À pâlir en totem de l’être déserté. S’éclipsent les regards et se vissent les...
Laborieux valet du plus commode maître Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître, Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuil, Qui diriges chez moi l’if et le chèvrefeuil, Et sur mes espaliers, industrieux génie, Sais si bien exercer l’art de La Quintinie ; Ô ! que de mon esprit triste et mal ordonné, Ainsi que de ce champ par toi si bien orné. Ne puis-je faire ôter les ronces, les...
Puisque je ne suis plus que la griffe d’un nerf, Bas ressort animal qu’un rien crispe à tout fendre ; Puisque je me hérisse aux ruses d’un mot tendre, Et qu’un soupçon de miel me change en fauve amer, Je vous épargnerai les grognes de mon flair, Que jamais n’ont floué les sucres du mensonge. Mon cœur a le dégoût d’ouïr l’ombre qui ronge, Et mon âme a le...
Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser Dans tes cheveux impurs une triste tempête Sous l’incurable ennui que verse mon baiser : Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes Planant sous les rideaux inconnus du remords, Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges, Toi qui sur le néant en sais plus que les morts : Car le Vice...
Je vous donne des oeufs. L’oeuf en sa forme ronde Semble au Ciel, qui peut tout en ses bras enfermer, Le feu, l’air et la terre, et l’humeur de la mer, Et sans estre comprins comprend tout en ce monde. La taye semble à l’air, et la glère féconde Semble à la mer qui fait toutes choses germer : L’aubin ressemble au feu qui peut tout animer, La coque en pesanteur comme la terre abonde, Et le ciel et...
Icare est chut ici, le jeune audacieux, Qui pour voler au Ciel eut assez de courage : Ici tomba son corps dégarni de plumage, Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux. Ô bienheureux travail d’un esprit glorieux Qui tire un si grand gain d’un si petit dommage ! Ô bienheureux malheur plein de tant d’avantage, Qu’il rende le vaincu des ans victorieux ! Un chemin si...
Ah ! Qu’ils sont mornes et redoutés ces dimanches Où mon angoisse fait son nid, Et couve cramponnée aux deux noueuses branches Que sont la tristesse et l’ennui. Les frimas ont réduit en maigres silhouettes Le chêne, l’orme et le sureau Qui, lugubrement nus, exhibent leurs squelettes Glorifiant l’hiver bourreau. À mon œil que pénètre un ton de sépulture, Où qu’il se...
That is the question… En ce début de XXIe siècle, qu’il sonde au hasard les étals des libraires, s’en remette à la boussole des connaisseurs ou surfe dans le sillon d’un navigateur internet, l’explorateur féru de poésie, curieux d’en découvrir les figures de proue contemporaines, fera inévitablement la rencontre de Jacques Roubaud — dont on déclare...
On va voter. Paisible assembleur d’hémistiches, Je reste froid. Mais j’ai l’horreur de ces affiches Aux tons crus et de leurs grotesques boniments. Malgré moi, je les lis sur tous les monuments ; Je compare, écœuré de patois inutile, La colle du papier et la glaire du style ; J’y prends même, à la longue, un intérêt réel, ― C’est absurde, ― et veux voir, devant cet arc-en-ciel D’imprimés dont...
J’aimerais mieux, je crois, manger de la morue, Du karis à l’indienne, ou de la viande crue, Et le tout chez Martin, place du Châtelet, D’où je sors ; j’aimerais mieux, même, s’il fallait, Travailler à cent sous la colonne au Corsaire, Ou bien au Figaro, comme un clerc de notaire ; Ou bien dans la Revue, à raison de cent francs La feuille in-octavo, petit romain, sur grand Papier, — ou dans la...
Voici que le gourdin primitif et roncier Invite le fleuret à quelques passes d’armes, Trop fruste pour saisir que ce profil princier N’est en rien comparable à sa lourdeur sans charmes. L’adversaire n’étant qu’un drôle roturier Assuré qu’une bûche assomme d’éloquence ; Qui, montrant tout d’un nœud de souche sans laurier, Ignore de sa gent...
Je fus charnellement doué d’un feu maudit ; Je suis l’Élu brillant d’une lumière noire. Chaque fois que j’éclaire une fleur elle dit : « Comment s’épanouir sous ton amère moire ? » Le grand Lys me dédaigne et la Rose me fuit, Et jamais je ne peux à leurs calices boire Ce philtre qui serait un remède à la nuit Que diffuse à regret ma chair expiatoire. Je ne suis...
IX Athée ? entendons-nous, prêtre, une fois pour toutes. M’espionner, guetter mon âme, être aux écoutes, Regarder par le trou de la serrure au fond De mon esprit, chercher jusqu’où mes doutes vont, Questionner l’enfer, consulter son registre De police, à travers son soupirail sinistre, Pour voir ce que je nie ou bien ce que je croi, Ne prends pas cette peine inutile. Ma foi Est simple, et je...
On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger (C’était pour l’horloger un mauvais voisinage), Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N’y rencontra pour tout potage Qu’une lime d’acier, qu’il se mit à ronger. Cette lime lui dit, sans se mettre en colère : « Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ? Tu te prends à plus dur que toi. Petit...
Mer ineffable, hydre à l’humeur toujours mouvante, Combien de galions ton ire fit radeaux ? Combien d’espoirs marins privés d’eldorados Par une écume encline aux rages d’épouvante ? Cruelle, brises-tu les bercements à dos De vagues étirant ton échine séante Par l’orageux retour d’une gueule béante À seule fin d’offrande aux appétits hadaux ? N’es-tu...
Eh ! quoi ? Tout est sensiblePYTHAGORE Homme ! libre penseur — te crois-tu seul pensant Dans ce monde, où la vie éclate en toute chose ? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l’univers est absent. Respecte dans la bête un esprit agissant… Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ; Un mystère d’amour dans le métal repose : Tout est sensible ! —...
J’avais chu dans l’encens des fausses aphrodites ; Et toi, bu tout le vin des apollons trompeurs. Chacun, désenchanté de délices maudites, Avait livré l’amour au cloître des torpeurs. Ton cœur était figé comme un œillet dans l’ambre ; La porte de ton nid, fermée à double tour. Sur ton calendrier, c’était toujours novembre, Mois morne où nul oiseau...
Paris comme en apnée, éteint ; cité lumière Vidée en plein soleil par un éternuement Grippant d’un bout à l’autre un monde fourmilière Que sa fièvre a conduit au moindre mouvement. Il flotte dans la rue un air de cimetière ; L’envahisseur fantôme attend qu’en le humant Un corps hospitalier lui serve de chaumière Où faire ses petits jusqu’à l’étouffement...
Emplissant d’épineux nectar notre citrouille, Nous bouillons d’y mûrir l’alcool des grands esprits ; Mais troubles butineurs au flair prisant la drouille, Nous avons bu pour lys de vieux chardons aigris. Alambic corrompu, notre âme se barbouille Et croit faire un vin d’or avec des sucres gris. Chauds d’un magma qui sent la fièvre de gargouille, Nos crânes étuvés...
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